A mes frères d’existence…

mes frères d’existence, ce testament d’une disparition annoncée, les captures d’un bestiaire qui semble poser déjà pour le souvenir et qui regarde à travers la grille des jardins zoologiques, sous leur exotisme factice, la jungle des hommes camouflés.
A vous mes semblables, ô frères animaux, ces portraits d’ultimes spécimens, créatures recherchées, parias en majesté, proies d’un monde qui n’en finit pas de croire en son progrès – ô grands félins abattus ou parqués comme les indiens des réserves et les réfugiés sans refuge, faune aux abois, bêtes de cirque, trophées, espèces traquées en leurs derniers espaces, ancêtres exutoires de nos vertiges d’extinction…
Approchez, approchez Sire Loup et vous Mère Lionne et vous l’Ourse… Voici le roi de la création, celui qui vous a défait comme il détruisit océans et forêts et, de la banquise arctique aux récifs coralliens sema partout malheur et misères ; voici, l’animal supérieur, le singe savant à qui il n’a pas suffi d’étaler son règne d’artifice sur une nature qu’il dévasta mais qui toujours se représenta sous la chimère d’un dieu totem, auteur et fin dernière de ses jours et grand prédateur à son image.
Voici l’animal raisonnable, impuissant à organiser une société où vivre en intelligence avec ses pairs dont « certains sont plus égaux que d’autres », l’animal politique, si sûr de sa raison qu’il ne la conçut jamais sans la force, si jaloux de sa liberté qu’il ne souffre pas celle des autres. Le nuisible, qui de tous temps survécut grâce à vous, que seule la crainte que vous lui inspiriez tenait en respect, éleveur et trafiquant vous extorquant jusqu’à la peau et les os tout ce dont on peut faire commerce, qui vous a braconné, persécuté, expérimenté, qui vous dressa, dompta et puis, comme il se repaît aux spectacles de l’arène, vous chassa de toujours et de partout pour vous conduire aux abattoirs.
Ô mes compagnons d’existence, qu’avons-nous fait de vous, héros des contes et des légendes, vous dont le fabuliste empruntait les caractères supposés pour mieux déguiser sous eux les travers de l’humaine nature ? Je me regarde et vous demande, qu’avez-vous fait de nous, de nos jeux de lionceaux, de cette enfance de l’art qui grimpait aux arbres, de nos rêves dessinés qui vous animaient ? Considérez-nous dans ce carnaval féroce et méfiez-vous, fétiches souffre-douleur, ombres familières et vénérées, fauves de peluche ou vous encore, loup personnifié et rempli d’humanité, songez au masque que l’homme vous emprunta pour faire de lui-même un loup pour l’homme…
Dans les tableaux de chasse de ces puzzles, leurs éléments peuvent se déplacer à loisir comme se peuvent permuter les dentelures de leur cadre de timbres au goût de lointains révolus : c’est à vous de réserver le traitement qu’il vous plaît, à l’animal en vous. A vous, de laisser disparaître les grands mammifères des territoires vierges qu’ils illuminaient ou bien de leur rendre justice et vie, les apprivoiser et les faire resurgir à nouveau, ici ou là dans leurs aires protégées.
De ce monde en pièces sur l’étendue sacrée de la toile ainsi animée, l’artiste, ultime sorcier du possible, a dépeint le squelette d’une autre évolution, aux confins du vivant et de l’androïde et vous invite à la reconstituer sous l’instinct de notre sauvage liberté.